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Âme Brisée – Akira Mizubayashi

Nous voilà au seuil d’une nouvelle année ! Bien sûr j’ai envie de vous dire Bonne Année, Bonne santé ! Et je vous le dis en appelant de tous mes voeux une année plus douce, plus libre, plus sereine que celle que nous venons de quitter !

Certes, encore quelques mois de patience, quelques mois à se protéger, mais la seconde partie de l’année nous sera peut-être souriante, alors… vive 2021 !

Et pour notre premier rendez-vous de 2021, c’est Jean-Michel qui nous propose un livre très intéressant, cette fois avec un auteur japonais !

Je vous laisse au plaisir de la lecture…  

Prenez soin de vous, on ne se relâche pas… (pas encore) !

À mercredi !

Sylvie pour l’Autan des Livres

Âme brisée

Akira Mizubayashi commence ses études à l’université nationale des langues et civilisations étrangères de Tokyo avant de se rendre à Montpellier, en France, où il entame en 1973 une formation afin d’enseigner le français. Il passe trois années en tant qu’élève à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Il enseigne, depuis 1989, à l’université Sophia de Tokyo, au Japon

Romans :

  • Un amour de Mille-Ans, Paris, Gallimard, 2017.
  • Âme brisée, Paris, Gallimard, 2019 – Prix des libraires 2020- Prix de L’Algue d’Or 2020.

Essais :

  • Une langue venue d’ailleurs, Paris, Gallimard, 2010.
  • Petit éloge de l’errance, Paris, Gallimard, août 2014,
  • Dans les eaux profondes – Le Bain japonais, Paris, Arléa, 2018.
  • Armistice(texte-hommage rédigé par un collectif et édité par Jean-Marie Laclavetine), Paris, Gallimard, 2018.

Texte autobiographique :

Mélodie : Chronique d’une passion, Paris, Gallimard. 2013.

Résumé

Tokyo, 1938. Quatre musiciens amateurs passionnés de musique classique occidentale se réunissent régulièrement au Centre culturel pour répéter. Autour du Japonais Yu, professeur d’anglais, trois étudiants chinois, Yanfen, Cheng et Kang, restés au Japon, malgré la guerre dans laquelle la politique expansionniste de l’Empire est en train de plonger l’Asie. Un jour, la répétition est brutalement interrompue par l’irruption de soldats. Le violon de Yu est brisé par un militaire, le quatuor sino-japonais est embarqué, soupçonné de comploter contre le pays. Dissimulé dans une armoire, Rei, le fils de Yu, onze ans, a assisté à la scène. Il ne reverra jamais plus son père… L’enfant échappe à la violence des militaires grâce au lieutenant Kurokami qui, loin de le dénoncer lorsqu’il le découvre dans sa cachette, lui confie le violon détruit. Cet événement constitue pour Rei la blessure première qui marquera toute sa vie… Dans ce roman au charme délicat, Akira Mizubayashi explore la question du souvenir, du déracinement et du deuil impossible. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur d’une langue venue d’ailleurs : la littérature et la musique, deux formes de l’art qui, s’approfondissant au fil du temps jusqu’à devenir la matière même de la vie, défient la mort.

« Rosamunde » du très romantique Schubert est une pure merveille !

Extraits

« Dimanche 6 novembre 1938, Tokyo.

Bruit sec et tranchant des pas de bottes, grandissant, ralentissant. Quelqu’un marche. Il s’est arrêté… Il a repris sa marche… Il s’est arrêté de nouveau. Il est maintenant tout près. Je crois entendre sa respiration. Un petit bruit de quelque chose qui entre en contact avec du bois. Il vient de poser quelque chose sur le banc ? Je suis dans le noir, tremblant de peur. La peur me donne froid au dos. Silence. Tout à coup, le voile d’obscurité se déchire. Un grand carré lumineux fait irruption devant moi. Qu’est-ce que je vois ? Mes yeux éblouis voient un immense corps d’homme, debout, droit, vêtu d’un uniforme militaire kaki. Je ne vois pas la tête ni les pieds. Je vois le devant de l’uniforme avec les boutons bien alignés verticalement, un lourd sabre qui lui pend à la taille, les bras, les mains qui sortent des manches, les deux jambes jusqu’aux genoux comme des troncs d’arbre robustes. La lumière éclaire cruellement mes pieds chaussés de chaussettes vertes en coton que je ne peux pas cacher davantage. À côté de mes pieds pétrifiés, mon livre… dont la couverture blanche est bordée de chaque côté d’une mince raie orange. Le titre en gros caractères noirs s’offre sans honte à la lumière vive : Dites-moi comment vous allez vivre. Sous le titre est imprimé en petits caractères le nom de l’auteur ; et en bas, en caractères moyens, le nom de la collection à laquelle le livre appartient : « Bibliothèque des petits citoyens ». Il va le prendre ? Dépêche-toi, il faut le devancer ! Non, il vaut mieux que je ne bouge pas… Une fraction de seconde après, je pose ma main droite sur le livre et m’en saisis. Je retire doucement ma main tremblotante… Plusieurs longues secondes passent… Je ne sais ce qu’il fait, le corps ne bouge pas d’un pouce. J’ai peur. Instinctivement, je ferme les yeux. Le silence persiste. Je rouvre les yeux à moitié. Il se penche alors lentement, très lentement, comme s’il hésitait, comme s’il n’était pas sûr de ce qu’il faisait. Une tête d’homme, coiffée d’un képi de la même couleur que l’uniforme, apparaît devant mes yeux. À contre-jour, elle est voilée d’une ombre épaisse. Du bord du képi descend par-derrière jusqu’aux épaules une pièce d’étoffe également kaki. Les yeux seuls brillent comme ceux d’une chatte qui guette dans les ténèbres. Mes yeux, maintenant grands ouverts, rencontrent les siens. Je crois pouvoir reconnaître un discret sourire qui s’esquisse et qui se répand autour des yeux. Qu’est-ce qu’il va faire ? Il va me faire mal ? Il va me sortir de force de cette cachette ? Je me blottis davantage sur moi-même. Soudain, il se penche de côté et se baisse un peu, puis il se relève aussitôt avec, dans la main, le violon abîmé qu’il a posé sans doute, il y a quelques instants, sur le banc juste à côté de l’armoire où je suis réfugié. Tout à coup, se fait entendre une voix d’homme forte et pressante, se rapprochant rapidement :

— Kurokami ! Kurokami !

Machinalement, il tourne la tête comme s’il se demandait d’où venait exactement la voix, comme s’il cherchait à identifier l’auteur de l’appel ; tandis qu’une crispation nerveuse parcourt son visage.

Il me tend sans mot dire le violon cassé, presque aplati, qui, avec ses quatre cordes dessinant un contour bombé, revêt dans l’obscurité l’allure d’un petit animal agonisant. Je ne sais pas ce qu’il faut faire… j’hésite… mais, finalement, je prends l’instrument endommagé, craintivement, avec mes deux mains.

— Kurokami ! Lieutenant Kurokami !

Il s’empresse de fermer la porte, tout en me fixant une dernière fois. Le regard inquiet et désemparé qu’il me lance, est suivi d’une amorce de sourire qu’il retient vite à l’approche de celui qui crie son nom depuis tout à l’heure.

— Ah, te voilà ! Qu’est-ce que tu fous là, Kurokami ? On s’en va. Pas le temps de lambiner.

— Oui, mon capitaine ! Excusez-moi, je vérifiais si on n’avait rien oublié…

Le quatuor sino-japonais, fraîchement constitué, n’avait pas de nom. Il était fondé sur le seul principe du plaisir musical partagé, au-delà de toute autre considération, oubliant tout ce qui était en dehors de la musique schubertienne, à l’écart du reste du monde, à l’écoute de lui-même et des autres. Chacun de ses membres avançait désormais, pas à pas, dans l’exploration du premier mouvement de Rosamunde. L’exécution de cet immense mouvement demandait environ un quart d’heure. Cela faisait presque une demi-heure qu’ils travaillaient ardemment, mais ils n’étaient pas encore au bout de leur peine, loin de là. Ils avaient fini de jouer la reprise. Pour autant, ils ne se sentirent pas prêts à attaquer la seconda volta pour aller au-delà. Yanfen proposa de reprendre dès le début et de s’arrêter chaque fois qu’on avait le sentiment que ça n’allait pas.

— Qu’est-ce que vous en pensez ?

Au son de la voix féminine, Rei, toujours plongé dans son livre, releva la tête pour regarder la jeune femme. Il se demandait pourquoi et comment elle pouvait s’exprimer aussi fluidement, sans le moindre accent, comme une vraie Japonaise. Elle parlait avec un tel naturel, avec une telle grâce qu’elle suscita en lui un étonnement mêlé d’admiration.

— J’aimerais moi aussi qu’on reprenne le début, dit Kang timidement. Je ne suis pas du tout satisfait de l’exposition que j’assure…

— L’alto et le violoncelle fournissent la base de la construction avec ce rythme particulier, intervint Cheng : « tâ… takatakata……, tâ… takatakata……, tâ… takatakata…… ». J’ai l’impression qu’on n’est pas tout à fait unis et ensemble avec Kang-san…

Lorsque Cheng se trouvait en situation d’interlocution en japonais avec Kang et Yanfen, il lui arrivait souvent d’ajouter le suffixe san à leurs prénoms. Il appréciait la civilité et le sentiment d’égalité amicale que ce suffixe lui semblait traduire.

— Oui, c’est ça, répondit Yanfen. Il faut réussir à réaliser, je crois, une certaine rondeur dans le volume sonore… Si les fondations que nous posons ne sont pas solides, le premier violon ne pourra pas asseoir le thème principal qui est absolument magnifique…

— Vous avez raison, Yanfen-san, fit Yu à son tour.

Il poursuivit lentement comme s’il réfléchissait tout en parlant, tout en faisant venir à ses lèvres les mots qu’il sélectionnait précautionneusement.

— Je crois qu’il faut bien s’entendre sur le tempo à adopter. Schubert a noté : « Allegro ma non troppo ». À mon avis, il doit être suffisamment lent pour marquer une certaine gravité, une gravité inhérente à l’œuvre, mais pas trop justement pour ne pas tomber dans un excès de sentimentalisme.

— On a joué trop vite…, murmura Cheng en regardant Yanfen.

— Oui, je crois, répondit Yu.

Puis il continua :

— Le thème que je vais jouer est d’après moi l’expression de la nostalgie pour le monde d’autrefois qui se confond avec l’enfance peut-être, un monde en tout cas paisible et serein, plus harmonieux que celui d’aujourd’hui dans sa laideur et sa violence. En revanche, j’entends le motif présenté par l’alto et le violoncelle « tâ… takatakata……, tâ… takatakata…… » comme la présence obstinée de la menace prête à envahir la vie apparemment sans trouble. La mélodie introduite par Kang-san traduit l’angoissante tristesse qui gît au fond de notre cœur…

— Ah, c’est très bien dit, Mizusawa-san ! s’exclama Kang.

Le jeune Chinois estimait que l’expression utilisée par Yu traduisait parfaitement le sentiment qui l’habitait quant au motif initial qu’il était chargé d’esquisser. « Angoissante tristesse » ne laissait pas non plus Yanfen indifférente : une mélodie lui était revenue, celle, obsédante, de l’extraordinaire accompagnement par le piano dans Le Roi des aulnes. Mais elle s’abstint de le dire.